Les bottes ont claqué dans la boue au pied du panneau Pommard, et la lumière de fin d’après-midi a rougi les feuilles de pinot noir. Depuis Beaune, j’ai mis 1 heure 20 pour rejoindre ces coteaux, avec l’idée d’une marche tranquille. En quelques minutes, le bruit des tracteurs, l’odeur de terre humide et ce rouge brun qui montait dans les rangs m’ont fait comprendre que la scène était tout sauf paisible. Un enjambeur passait encore au loin, et la pierre du bord gardait une plaque d’humidité.
Le jour où j’ai compris que ça ne ressemblait pas à une carte postale
J’avais déjà raconté des gîtes, des marchés et des assiettes du terroir. J’avais vite appris que la saison change la façon de regarder un lieu, et je me suis dit que Pommard méritait une vraie marche, sans grande dépense prévue. Mon compagnon et moi vivons à deux, alors je cale ce genre de sortie entre deux soirées chargées.
Je suis partie à 14 h 40 avec des baskets de toile et un coupe-vent trop léger. J’ai hésité à faire demi-tour dès le premier chemin blanc, parce que la pluie de la veille avait laissé une peau de glaise sur le bord. Je me suis retrouvée avec les lacets déjà mouillés avant même la première parcelle. Et je n’avais pas prévu le ballet des remorques, ni le bruit qui remonte d’un rang à l’autre.
Le sol argilo-calcaire collait sous les semelles, lourd et luisant, et chaque pas tirait un peu sur mes chevilles. L’odeur de raisin écrasé se mêlait au marc qui remontait des cuveries toutes proches, avec une pointe tiède en fin d’après-midi. Près d’un muret, une feuille de pinot noir passait du rouge sombre au cuivre, puis au brun. J’ai été frappée par ce mélange de douceur visuelle et de boue épaisse.
À 15 h 12, un tracteur a cassé le calme apparent du coteau. Derrière lui, une benne a suivi, puis un enjambeur a ronronné derrière le rang voisin. Je voyais bien pourquoi on parle de saison active dans les vignes. Ce n’était pas une carte postale immobile, mais une journée de travail bien réelle.
Ce qui m’a vraiment frappée en marchant dans les rangs
Je passais le bout des doigts sur les rafles encore accrochées au sarment, comme sur des petits os secs. Sur une grappe, deux baies avaient bruni et crevé sous l’humidité, signe discret de pourriture grise. Plus loin, trois feuilles portaient des taches brunes et un bord flétri, et je ne pouvais plus faire semblant de regarder seulement la couleur. Avant cette marche, je ne voyais pas ce tri-là. J’ai même vu une baie éclatée coller un peu au doigt, comme un sucre mou.
La pente m’a cueillie au bout de 9 minutes. Mes mollets chauffaient déjà, et la terre argilo-calcaire glissait sous la semelle comme une pâte lourde. J’ai entendu le bruit sec des sarments coupés, tout près de mes pas, puis j’ai dérapé d’un demi-pas près d’un piquet. Je me suis sentie maladroite, comme si le coteau me rappelait que la marche touristique n’a rien d’automatique. Le souffle m’est monté plus vite que prévu, et j’ai dû lever le pied.
Une parcelle gardait encore des grappes serrées. Celle d’à côté avait déjà des ceps presque nus, avec des cagettes au bout du rang et des traces de terre fraîche. Trois jours d’écart suffisaient pour changer la scène, et j’ai trouvé ça saisissant sur ce coteau exposé. On voyait aussi les fils de palissage, les piquets, puis ce sol griffé par les outils. Entre deux parcelles, une remorque portait encore des traces de jus rouge sur le bois.
J’ai voulu couper entre deux rangs pour gagner 40 mètres. Un vendangeur m’a arrêtée d’un geste sec, et le vigneron m’a lancé un regard qui disait tout. J’ai reculé aussitôt, les joues brûlantes, parce que j’étais entrée là où le passage devait rester libre. J’ai été convaincue à cet instant que les vignes ne se traversent pas comme un sentier de parc. Le vigneron a secoué la tête, sans hausser la voix.
Le moment où j’ai changé ma façon de revenir dans les vignes
En fin d’après-midi, je suis rentrée vers le haut du coteau après le passage des vendangeurs. Le silence était revenu, mais un tracteur grondait encore loin derrière les murs. Devant le chai, l’odeur de fermentation montait avec un fond de jus de raisin tiède. Là, j’ai compris que le calme du moment cachait encore beaucoup d’activité. J’ai respiré plus lentement, parce que tout l’endroit sentait encore le raisin chaud.
Depuis ce jour, je ne reviens plus dans les vignes comme avant : je regarde les chemins, les horaires et l’état du sol avant de partir. Venir hors des heures chargées m’a paru la bonne logique, parce que le terrain devient tout de suite plus lisible. Je préfère les chemins empierrés, et je garde des chaussures qui tiennent la pluie. J’évite aussi les heures de circulation des tracteurs, ce qui change tout pour mes mollets.
Le Meix Chapeau m’a appris à regarder les signes minuscules. Une rafle accrochée, une grappe laissée au bout d’un rang, une feuille qui cuivrait plus vite qu’une autre, tout ça raconte le tempo du domaine. Depuis que j’explore cette région, je fais plus confiance aux détails qu’aux panoramas trop lisses.
Ce que je sais maintenant que j’ignorais avant de marcher là-bas
Ce jour-là, j’ai aussi compris pourquoi certaines feuilles virent au rouge sombre, au cuivre ou au brun avant de tomber. Quand le mildiou avance, la feuille jaunit d’abord, puis elle se tache et sèche. La pourriture grise laisse une grappe compacte un peu molle, avec un brun sale que je n’avais pas anticipé. Sur les sarments, les rafles encore visibles racontaient le passage des vendangeurs mieux qu’un discours. Sur un rang, le brun sale gagnait deux grappes entières en un éclair.
Les vendanges ne se jouent pas en une matinée. Sur 3 semaines, j’ai vu les rangs changer, les passages de tri se succéder, puis le matériel se laver et le sol se préparer. Avec mon compagnon, sans enfants, je peux choisir une journée entière sans courir, et cette marge m’a laissée regarder le rythme réel du lieu. Le soir, j’ai même regardé mes chaussures avant d’entrer dans la voiture. Je n’ai pas cherché à aller plus loin dans la vinification, parce que ce n’est plus mon terrain.
Quand je quitte la théorie, je vois mieux mes limites. Pour le détail de cave, je laisse la parole aux vigneronnes et aux vignerons du domaine, parce que je ne vais pas faire semblant de savoir. L’odeur de marc, le bruit sec des sarments coupés et la terre collée sous les chaussures, ça, je peux le raconter. Le reste demande une vraie lecture de cave, et je préfère rester à ma place. Je n’ai pas besoin d’en dire plus pour savoir où s’arrête mon regard.
Pour une marche improvisée depuis Beaune, Pommard m’a laissée une vraie trace. Je suis rentrée du côté de Beaune avec cette odeur de terre humide encore accrochée au manteau, et avec Clos de Vougeot dans la tête aussi. L’automne viticole m’a paru beaucoup moins décoratif qu’avant, mais bien plus vivant. Ce mélange de travail intense, de boue, de silence et de rangs nettoyés est resté en mémoire. Pommard ne m’a pas paru plus joli, juste plus vrai.


