À Semur-en-Auxois, le marché du dimanche m’a cueillie dès 9 h 15, sur la place Notre-Dame, avec l’odeur de terre mouillée collée aux carottes et celle, plus ronde, d’un fromage fermier. Je suis du côté de Beaune, mais ce matin-là j’avais fait le trajet pour regarder les étals sans chercher la jolie formule. J’ai été convaincue en trois minutes que mes textes sur le terroir étaient trop lisses. J’ai noté la matière, la fraîcheur, la tenue, et j’ai commencé à écrire autrement.
Le matin où je suis arrivée sans savoir vraiment ce que je cherchais
J’avais glissé un carnet mince dans ma poche et laissé mon stylo battre contre la fermeture éclair. Avec mon compagnon, on vit à deux, et j’avais un créneau serré avant de rentrer. J’avais aussi 15 euros en liquide, pas un sou. Je voulais de quoi écrire juste, pas de quoi remplir un panier jusqu’au bord.
Je suis partie tôt parce que je ne supporte plus les textes qui sentent la vitrine. Je voulais retrouver ce que j’avais perdu dans mes paragraphes trop propres, le bruit du couteau sur une planche, la trace d’une main sur une feuille, la vraie odeur d’un légume qui sort de terre. Mon idée était simple, presque têtue. Je me suis dit qu’un marché du dimanche allait me remettre les pieds dans le concret.
Quand je suis arrivée, l’air piquait encore les joues. Les étals s’installaient à peine, et les cageots humides renvoyaient une odeur de terre fraîche, de feuille froissée, de cave ouverte. À 8 h 30, les fanes tenaient droit, et les bottes de persil se dressaient dans leurs seaux d’eau comme si elles venaient d’être coupées. J’ai été frappée par cette scène simple, parce qu’elle ne cherchait pas à plaire.
Avant d’arriver, j’avais en tête mes clichés habituels. Je pensais écrire sur « la générosité du terroir » et sur « la rencontre des producteurs et des gourmands ». Rien que ça, oui, je sais, c’est un peu raide. Sur place, ces formules m’ont paru creuses dès que j’ai vu un radis encore couvert de terre et une croûte de fromage qui avait vraiment travaillé.
J’avais aussi une autre limite en tête, très bête mais bien réelle. Avec seulement 15 euros, je ne pouvais pas me disperser. Alors j’ai choisi de regarder les gestes, les sacs, les mains, les odeurs, plutôt que d’acheter au hasard. Ce cadre m’a aidée. Il m’a obligée à ralentir sans traîner, et j’en avais besoin.
Ce que j’ai vu, senti et touché – Et qui m’a pris de court
Les légumes m’ont d’abord parlé par leur tenue. Les fanes restaient bien dressées, la salade avait encore ce léger ressort sous mes doigts, et le persil trempait dans un seau d’eau froide. Quand j’ai effleuré une botte de radis, la peau était glacée, presque humide, avec un reste de terre qui me noirçissait le bout des ongles. J’ai passé la main sur les feuilles, et j’ai senti tout de suite lesquelles avaient été cueillies le matin. Les autres, plus molles, s’affaissaient déjà sur la tige.
J’ai acheté une botte à 3 euros juste parce qu’elle craquait encore quand je la retournais. Le vendeur m’a dit la date de récolte sans grand discours, et ça m’a plu. Ce petit détail changeait tout. Une salade qui a mal ressuyé devient vite molle, et je l’ai vu sur l’étal quand une caisse entière commençait à perdre sa nervure. Rien de spectaculaire. Pourtant, c’est là que j’ai compris la différence entre un produit vivant et un produit seulement rangé.
Les fromages m’ont arrêtée net. L’odeur de cave était brute, pas polie, avec une pointe de lait chaud sous la croûte. J’ai pris un morceau à 8 euros, puis j’ai ouvert un autre sur le comptoir pour sentir la pâte. La croûte était sèche par endroits, plus moelleuse ailleurs, et la main sentait la pâte céder sous le pouce. Ce moment où j’ai ouvert un morceau pour sentir la pâte, j’ai compris que l’affinage n’était pas un mot vide de sens. Il parlait tout seul, sans grand geste.
J’ai aussi goûté avant d’acheter. Le vendeur m’a tendu une tranche de pomme et un quartier de fromage, et j’ai senti la différence de maturité dès la première bouchée. Un produit juste mûr garde du relief, tandis qu’un autre devient plat en bouche. J’ai été convaincue par cette comparaison toute simple. Mon carnet s’est rempli de mots plus précis, comme croquant, pâte, croûte, jus, tenue. C’était beaucoup mieux que mes vieux adjectifs en série.
Le marché a aussi été rapide, plus rapide que moi. À 10 h 05, un beau panier de tomates avait déjà presque disparu, et je me suis retrouvée à choisir en quatre minutes. J’ai hésité devant deux bottes d’herbes, puis j’ai pris la plus belle sans réfléchir assez. Mauvaise idée. Les meilleurs morceaux partent vite, et ce rythme m’a forcée à regarder vraiment, pas juste à flâner.
J’ai commis ma première erreur en rentrant. J’ai tout mis dans un seul sac, les radis, le basilic, la salade, et même les champignons achetés à la dernière minute. Le sac est resté chaud pendant 22 minutes de route, puis une bonne demi-heure sur la table. Résultat, les fanes ont retombé, le basilic a noirci sur les bords, et les champignons ont pris une peau humide. Pas terrible. Vraiment pas terrible.
Le fromage, lui, a payé un autre mauvais réflexe. J’en ai glissé un dans une boîte trop fermée, encore un peu tiède. Le soir, le papier montrait de petites gouttes, et la croûte collait sous le doigt. L’odeur avait monté d’un coup, plus forte, presque agressive. J’ai été un peu vexée de ma propre bêtise, parce que je savais très bien que la condensation n’allait rien arranger.
Le moment où j’ai compris que je ne pouvais plus écrire comme avant
Je suis rentrée à la maison après 35 minutes de route, et j’ai ouvert le sac au-dessus de l’évier. L’odeur n’était déjà plus la même. Elle avait viré, comme si la matinée avait tourné d’une heure. Les feuilles du basilic s’étaient couchées les unes sur les autres, et les radis avaient perdu leur rebond. Je me suis sentie un peu ridicule, devant ce sac qui racontait mieux la fraîcheur que mes brouillons.
C’est là que je me suis souvenue de ce que le producteur m’avait dit sur la récolte et la conservation. Une botte coupée à 7 h 10 ne se traite pas comme une botte sortie d’un carton froid. Une herbe cueillie le matin fatigue vite si elle reste enfermée dans un sac chaud. Et un fromage qui n’a pas respiré montre tout de suite une condensation au papier. Ce sont des détails minuscules, mais ils changent le produit plus vite que je ne le croyais.
J’ai aussi vu une pomme entamée brunir en 4 minutes sur la planche. La chair a pris une teinte plus sombre sur le bord, puis le jus a perdu sa netteté. Ce petit changement m’a donné une claque tranquille. Depuis, J’ai appris à décrire la texture, la tenue et la saison avant les jolies tournures.
Je suis devenue plus sévère avec mes propres phrases. J’ai commencé à couper les adjectifs qui ne disaient rien. À la place, je notais la nervure d’une salade, la croûte d’un fromage, la tache d’humidité sur un papier, le craquant d’un radis qu’on casse au couteau. Mon texte a perdu un peu de ruban, mais il a gagné en nerf. Et moi, j’y ai trouvé mon compte.
Ce que je retiens de cette expérience, avec le recul
Avec le recul, je garde surtout la leçon des petits signes. Une condensation sur le papier d’un fromage, une feuille qui s’affaisse, un fruit qui brunit en quelques minutes, tout ça raconte la fraîcheur bien mieux qu’un mot vague. J’ai fini par comprendre que le terroir ne se décrit pas seulement avec le goût. Il se lit dans la main, dans l’odeur, dans la tenue, et dans ce qui cède sous la pression du pouce.
Si je recommençais demain, j’arriverais encore plus tôt. Je poserais deux questions simples à chaque producteur, sans faire la maligne. Je séparerais les produits fragiles dans deux sacs, et je garderais les herbes à part du reste. J’achèterais moins, mais plus juste. Et je laisserais les tomates hors du froid, parce que leur parfum ne supporte pas bien la glacière.
Je ne referais pas l’erreur du fromage tiède enfermé trop vite. Je ne laisserais pas non plus des champignons dans un sac fermé, parce que la surface luisante et l’odeur lourde arrivent vite. Pour les légumes-feuilles, je regarderais leurs fanes avant même de sortir le porte-monnaie. J’ai testé assez de fois pour savoir que le retour à la maison tranche plus que l’achat lui-même.
Si l’on accepte de partir tôt, de toucher les produits et de choisir sans se précipiter, ce marché m’a paru utile pour écrire comme pour cuisiner. Avec un budget serré, j’y ai trouvé du concret sans me raconter d’histoires. Les petits marchés et les AMAP m’ont déjà donné de bonnes bases, mais ici j’ai retrouvé un rythme plus net, plus simple, très dimanche matin.
Je suis rentrée de la place Notre-Dame avec les doigts encore froids et une tête plus nette. À Semur-en-Auxois, j’ai laissé mes phrases trop jolies sur le trottoir, entre une botte de persil et un fromage à croûte sèche. Et franchement, ça m’a fait du bien.


